• L’Etat, patron voyou
13 avril 2007 -
Il importe de rénover le statut des enseignants du second degré. Voici la conclusion à laquelle est parvenue la majorité en 2006. Conclusion qui a poussé Gilles de Robien à prendre un décret modifiant le statut des enseignants du second degré ainsi que la fonction de titulaire sur zone de remplacement (c’est-à-dire la fonction d’enseignant remplaçant).
Ce décret a fait l’unanimité chez les syndicats enseignants. En effet ces derniers, même les plus proches de la majorité, se sont opposés à l’unanimité aux dispositions prises par le décret. Fait exceptionnel puisque cette unanimité n’a pas connu de précédent ces 10 dernières années.
Ceci s’explique par le fait que rénover le statut des enseignants du second degré s’est borné à le mettre au service des économies budgétaires. La quasi-totalité des dispositions prises par ce décret visent en effet à augmenter le temps de travail des enseignants et/ou à les rendre beaucoup plus flexibles et/ou à reporter sur eux une part non négligeable des coûts normalement à la charge de l’employeur. Les enseignants sont donc devenus par la force des choses (ou plutôt de ce décret) les premiers contributeurs du pays à la réduction du déficit et de la dette publics (alors que, jusque là, ils pensaient, naïvement, que ce devoir était partagé par l’ensemble des citoyens français …).
Ainsi il sera désormais possible, dès septembre 2007, de demander à un enseignant de partager son service entre deux ou trois établissements sans que la distance entre ces établissements ne soit limitée autrement que par les frontières de l’académie, c’est-à-dire bien souvent d’une région (sachant que l’académie de Toulouse a par exemple une surface équivalente au Danemark…). Et sans que le temps de trajet dépassant le temps de trajet habituel (du domicile à l’établissement d’affectation principale) ne soit totalement rémunéré par l’employeur public. Ni les frais de déplacement engagés dans le cadre de ce temps de trajet supplémentaire totalement remboursés.
Quel est l’intérêt pédagogique d’une telle disposition ? Sauf à considérer qu’imposer une forte flexibilité géographique aux enseignants pour réduire les coûts de production est une préoccupation d’ordre pédagogique…
Il s’agit clairement de travailler plus, voire beaucoup plus, pour gagner moins, voire beaucoup moins. Il semblerait pourtant que le candidat de l’UMP adopte dans le cadre de la campagne présidentielle une maxime bien différente…Il est dommage que ce discours officiel ne semble pas se conformer aux actes du gouvernement dont il faisait encore partie il y a de cela quelques semaines.
Il semble nécessaire de rappeler que ce projet de loi est soutenu par l’ensemble de la majorité actuelle, c’est-à-dire à la fois par l’UMP et l’UDF. D’ailleurs le ministre à l’origine de ce décret, Gilles de Robien, est un ministre UDF. Le groupe UDF a en outre voté le texte et officiellement félicité le gouvernement des dispositions prises par ce décret, en ayant l’aplomb de préciser que ce dernier avait été conçu en concertation avec les syndicats (« Cette réforme doit être menée en concertation avec les syndicats – vous l’avez fait. »). En ajoutant qu’« une attention particulière doit être portée à la valorisation du métier d’enseignant » (les enseignants seront heureux d’apprendre que ce décret valorise leur métier). Et de conclure : « nous voterons votre budget, et nous vous félicitons pour le travail accompli ».
Un discours qui tranche fortement avec le ton de la campagne présidentielle du représentant de ce parti, en tout cas à première vue. En effet ce représentant s’est quant à lui engagé à retirer ce décret. Comment alors comprendre le discours de l’UDF ? Le candidat a-t-il plus de pouvoir que son parti lui-même ? On peut en douter. Ce candidat continue du reste d’affirmer qu’il serait possible de réduire de près de 5 milliards d’euros les dépenses de l’État dans le cadre « d’actions de modernisation ». L’essentiel du budget de l’État étant constitué les traitements des agents de la fonction publique, comment imaginer que cet objectif puisse être atteint sans que soient généralisées des dispositions telles que celles prises par le décret en question, de façon a accroître le temps de travail des agents de la fonction publique et à réduire le nombre d’emplois (1 agent sur 2 remplacé ?), avec en outre un gel total des rémunérations (donc une baisse de pouvoir d’achat de 2 % par année environ au minimum) sur de nombreuses années ? Bref, le discours semble extrêmement ambigu, sinon totalement démagogique. Et au final la politique proposée semble bien être, comme celle de l’UMP, de faire financer la lutte contre le déficit et la dette publics principalement par les agents de la fonction publique, soit par 1/5ème de la population active, parmi lesquels, les enseignants.
Il sera également possible de demander à un enseignant d’enseigner une discipline pour laquelle il n’est pas qualifié. Il ne s’agit pas ici, comme les médias et le ministère notamment ont pu présenter la chose, d’essayer de rendre les enseignants bivalents (ce qui serait déjà hautement contestable) mais bien polyvalents. En effet, en aucune façon les termes du décret ne limitent le nombre de disciplines dans lesquelles peuvent intervenir les enseignants, ni véritablement leur nature. On ne devra, pour justifier une telle mesure, que suspecter de vagues compétences chez l’enseignant. Tous les enseignants étant censés maîtriser le français, tous les enseignants peuvent par conséquent désormais devenir professeurs de lettres. On peut désormais également considérer qu’un enseignant de sciences économiques et sociales pourra par exemple devenir tour à tour (ou en même temps) professeur de sciences économiques et sociales, professeur de l’ensemble des disciplines tertiaires, professeur d’histoire et de géographie, professeur d’éducation civique, professeur de technologie, professeur de lettres, professeur de mathématiques, professeur d’éducation physique, professeur d’arts plastiques, etc. Avec un peu de chance seules la physique et chimie, les sciences de la vie et de la Terre, la musique, etc., disciplines mettant potentiellement en danger les élèves dans le cadre des expériences réalisées et/ou nécessitant une qualification plus difficile à nier, échapperont à son champ de compétences. Bref, c’est bien une polyvalence sans borne qui a été instaurée. Sans que cette polyvalence ne s’accompagne d’une quelconque action de formation professionnelle des enseignants. La formation coûte cher et que le seul objectif est de réduire les dépenses… pas de les augmenter.
Un enseignant titulaire sur zone de remplacement pourra quant à lui exercer dans une discipline ne correspondant pas à sa qualification pour l’intégralité de son service. Alors qu’il a été recruté de la même façon que ses collègues sur poste fixe (le plus souvent, si les remplaçants sont remplaçants, c’est parce que certains critères, souvent étranges, au premier rang desquels la situation familiale, ne leur ont pas permis, dans le cadre du mouvement prononçant les affectations des enseignants du second degré, d’obtenir un poste fixe), on peut se demander pourquoi il aurait une prédisposition particulière à la polyvalence…
Bref, plus encore qu’en ce qui concerne la mobilité géographique imposée aux enseignants, comment trouver dans cette polyvalence la moindre préoccupation d’ordre pédagogique ? Sauf à considérer qu’employer des individus non qualifiés parce que cela réduit les coûts de production est une préoccupation d’ordre pédagogique…
Il est aisé de comprendre pourquoi les enseignants ont décidé d’entrer en lutte contre ce décret. Il est également aisé de comprendre que cette lutte ne s’oppose aucunement aux intérêts des élèves. Loin s’en faut. Exiger que les enseignants ne passent pas davantage de temps sur la route que dans l’exercice de leurs fonctions, exiger que les enseignants soient qualifiés pour enseigner aux classes qui lui sont confiées, voici une position qui devrait fédérer les enseignants, les parents d’élèves et les élèves eux-mêmes.
Dans les mains d’une administration niant tout impératif d’ordre pédagogique, pour ne laisser triompher que des objectifs d’ordre budgétaires, des dérives sont en outre à craindre dans le cadre de l’application de ce décret. On peut arguer d’un procès d’intention. L’administration ne fera sans doute qu’un usage mesuré et réfléchi des dispositions prises par le décret. Toutefois deux éléments tendent à prouver que ce ne sera vraisemblablement pas le cas
En premier lieu la situation des enseignants titulaires sur zone de remplacement témoigne, depuis de nombreuses années, de la volonté de l’administration de détourner, sinon de simplement ignorer, l’essentiel des textes définissant leurs droits. De manière à faire reposer sur eux une flexibilité précarisante sans cesse croissante. Déjà, des compléments de service nécessitant de parcourir parfois des dizaines de milliers de kilomètres par an (enseigner dans des établissements situés à plus de 100 km l’un de l’autre est pour certains monnaie courante) ou dans des disciplines pour lesquelles l’enseignant est ni qualifié ni compétent sont des réalités. Alors que les textes interdisent des compléments de service dans des établissements ne se situant pas dans la même commune et qu’ils interdisent également, dans le cas des titulaires sur zone de remplacement, l’enseignement dans une discipline ne correspondant pas à leur qualification. L’administration se moque donc éperdument des textes, en faisant d’ailleurs de cette pratique une méthode de gestion du personnel. Au point que le nombre de recours auprès des juridictions administratives explose ces derniers temps et que des procédures au pénal sont en train d’être étudiées par certains syndicats, au nombre desquels le Syndicat national des salariés de la fonction publique (SNSFP), dont les adhérents sont majoritairement des enseignants titulaires sur zone de remplacement.
Bref, les enseignants titulaires sur zone de remplacement ont, semble-t-il, constitué une sorte de champ d’expérimentations pour l’administration, expérimentations ayant conduit à la généralisation de certaines obligations attachées à leur fonction à l’ensemble des enseignants. Et ce grâce au décret dont il est ici question. L’expérimentation semble du reste continuer puisque le même décret autorise maintenant qu’un enseignant titulaire sur zone de remplacement enseigne dans une discipline ne correspondant pas à sa qualification pour l’ensemble de son service. Il y a donc de fortes chances que cette mesure finisse un jour ou l’autre par être étendue, à son tour, à l’ensemble des enseignants. Tous les problèmes rencontrés depuis des années par les enseignants titulaires sur zone de remplacement sont donc à même d’éclairer aujourd’hui ce sera demain le sort de l’ensemble des enseignants. Puisqu’il s’agit bien, dès le mois de septembre, de faire de tout titulaire sur poste fixe un titulaire sur zone de remplacement en puissance.
Second argument permettant de mettre fortement en doute la façon dont seront utilisées les dispositions prises par le décret, la préparation de la rentrée 2007 par les rectorats. Le décret stipule que si un complément de service dans un ou deux autres établissements est demandé à l’enseignant, cela doit être dans sa discipline. Un complément de service dans une autre discipline n’est possible que s’il a lieu dans l’unique établissement d’exercice de l’enseignant.
Cette mesure se comprend aisément. L’ensemble des enquêtes, quelle qu’en soit la source, démontrent en effet que le temps de travail hebdomadaire des enseignants est proche de 40 heures. En ajoutant à cela le temps de trajet excédant le temps de trajet habituel, la multiplication des réunions dans les différents établissements, dans le cadre d’un service partagé sur plusieurs établissements, la multiplication des niveaux d’enseignement et des éventuelles options confiées, plus un temps de préparation extrêmement important dans le cadre d’une discipline que l’enseignant découvre totalement, le temps de travail hebdomadaire des enseignants bondit rapidement au-delà de 60 heures par semaine.
Or de nombreux rectorats ont déjà choisi d’aller bien au-delà de ce permet le texte (et il permet déjà beaucoup !) et de proposer des compléments de service dans des établissements différents, situés dans des communes différentes, et dans des disciplines différentes. Tout à fait ouvertement. Ainsi les postes de ce type sont parfois classés selon leur degré de légalité (dans l’académie de Toulouse notamment : complément de service dans autre discipline + autre commune, complément de service dans autre discipline + même commune, complément de service dans autre discipline + même établissement).
Notons également l’emploi « mesuré » qui est fait des compléments de service : dans la seule académie de Toulouse le document listant les postes à complément de service fait… 39 pages plus une page perdue dans un autre document !
Dans ces conditions, non seulement il est grand temps de se poser des questions sur la conception que se fait la majorité actuelle d’un État de droit. Comment appeler un employeur qui choisit d’ériger comme principe le fait de déroger au droit sinon un patron voyou ? Et de s’interroger également sur la conception qu’elle se fait d’un service d’enseignement public de qualité…
Sources
Discours de l’UDF à l’assemblée à propos du projet de décret modifiant le statut des enseignants du second degré et la fonction d’enseignant titulaire sur zone de remplacement
Ce document est reproduit en annexe, au cas où il disparaisse du site de l’UDF…
http://www.udf.org/discours/lachaud_171106.html
Postes susceptibles d’être vacants à la rentrée 2007 dans l’académie de Toulouse
Le SNSFP en détient une copie. S’ils devaient ne plus être accessibles sur le site du rectorat de l’Académie de Toulouse et que vous en désiriez une copie, n’hésitez pas dans ce cas à nous contac-ter par courrier électronique : communication@snsfp.org).
http://siam2.ac-toulouse.fr/pages/SPEAvacants.pdf
http://siam2.ac-toulouse.fr/pages/compl_serv.pdf

